Foi, humilité et libre arbitre
révélant les vertus de l'image de Dieu présente chez l'homme
- brève exploration d'un événement paradigmatique -
« Jésus lui dit: ‘J'irai et je le guérirai.’ L’officier répondit: ‘Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri.’ » (Matthieu 8, 7-8).
Le texte du St. Matthieu parle de la rencontre qui a lieu entre le Sauveur Jésus-Christ et un centurion étranger au peuple juif. Cette rencontre est une occasion spéciale de voir un exemple particulier d'humilité que le Christ Sauveur lui-même met en valeur.
Le Christ dans ses pérégrinations en Israël rencontre ce centurion qui vient demander de l'aide non pour lui mais pour son serviteur. St. Luc dit que ce n'était pas un serviteur ordinaire. « Il (le centurion) le tenait en grand estime » (Luc 7, 2).
Voici l'exemple d'un homme étranger au peuple d'Israël et à la Loi qui devient un modèle de compassion envers un de ses prochains qui n'est même pas son égal en fonction. Il condescend à la souffrance et au besoin de son prochain par miséricorde. L'attitude du centurion reflète exactement ce que fait Jésus-Christ en tant que Fils de Dieu. Il descend du haut de son éternité par compassion et miséricorde pour la souffrance de l’homme qui jaillit du péché et surtout pour sa conséquence ultime qu'est la mort. Quoi de plus douloureux pour un architecte, pour un créateur que la ruine de son œuvre? Quoi de plus douloureux pour l'Architecte et le Créateur de ce monde et de l'homme que la réalisation de la souffrance et de la mort qui y sont entrées et du détournement de leurs vocation lumineuse pour laquelle ils ont été créés?
Le centurion veut que son serviteur soit guéri. Il s'approche de la souffrance du plus petit que lui, conscient qu'il ne peut rien faire d'autre que d’appeler par la parole à Celui qui peut tout. Le centurion est un homme conscient de la position qu'il occupe parce qu’il dit « j'ai des soldats sous mes ordres » et les ordres qu'il donne, il comprend, qu'ils peuvent être injuste ou causer souffrances et tort. Il descend de sa position pour trouver une solution aux souffrances du plus humble que lui. Il s'abaisse pour pétitionner en faveur d’un autre pas pour lui-même. Il demande quelque chose non pas pour lui mais pour un autre par compassion.
La même chose se produit dans l'œuvre salvifique du Fils de Dieu, Jésus-Christ. Il descend d'abord à sa créature affaiblie par le péché par sa providence préparatoire du plan rédempteur et salvateur. Puis Il descend par incarnation et l’union avec la nature humaine, devenant plus intime à l'homme que l'homme lui-même, afin qu'à travers l’œuvre du Saint-Esprit Il puisse restaurer la vraie beauté originelle de la créature.
Si l'attitude miséricordieuse est commune, aux deux il y a une différence majeure entre eux - le Sauveur a l'omnipotence et la générosité de la guérison tandis que le centurion a la générosité de pétitionner en faveur d’une solution qu'il la trouve à Celui qu'il ne connaît pas encore comme Dieu.
« En se voyant indigne – dit St. Augustin – il (le centurion – n.t.) s'est montré digne du Christ qui vienne non seulement dans sa maison mais aussi dans son cœur. Il n'aurait pas dit cela avec tant de foi et d'humilité s'il n'avait pas déjà accueilli dans son cœur Celui qui est entré dans sa maison.»[1] St. Augustin souligne deux qualités du centurion: sa grande foi sans laquelle il ne serait pas venu demander la guérison de son serviteur, et sa grande humilité en tant qu'homme de premier plan qui s’abaisse pour le besoin d’un plus petit que lui. Cette attitude nous rappelle les paroles du Christ: « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait cela à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à Moi que vous l'avez fait » (Matthieu 25, 40).
Le grand exégète souligne une autre chose importante, le fait que le centurion déjà à travers les deux attitudes - foi et humilité - montre qu'il a le Christ déjà présent dans la maison de son cœur. Personne ne peut pas faire ce que le centurion a fait et être non-croyant. Il a déjà le Christ présent par la foi dans son cœur et le confesse par l'humilité compatissante et l'humble prière au Tout-Puissant.
« Le centurion n'est pas venu à Jésus en tant que Fils de Dieu et Seigneur de toute la création (car à cette époque, avant la crucifixion, cela n'était pas encore connu des disciples non plus) - dit Théodore de Mopsuestia. Il est plutôt venu à Lui comme à un homme qui, à cause de ses vertus, avait reçu de Dieu une plus grande autorité qu’un homme. C’est pourquoi il dit: ‘Car moi aussi je suis un homme.’ Car, comme il lui a dit ‘Dit avec la parole’, et cela peut sembler approprié seulement à Dieu, il ajoute à juste titre la déclaration, car ‘je suis un homme aussi’, comme pour dire: ‘Il n'est pas surprenant que Toi, un homme qui a reçu l'autorité de Dieu, puisse le faire, parce que moi-même, un homme comme toi, je reçois des serviteurs et je suis en position de leur commander ce que je veux.’ »[2] Le centurion croit que Jésus peut aider à la guérison de son serviteur. Il prouve sa grande foi précisément par le fait qu'il ne sait pas que Jésus est Dieu. Mais à travers le miracle que Jésus fait, le centurion Le découvre comme Dieu. Le paradigme par lequel le centurion regarde la rencontre avec Jésus est hiérarchique et il la comprend bien étant lui-même soumis à elle.
L'humilité du centurion est encore soulignée par St. Luc. Le centurion n'ose même pas venir directement à Jésus: « Il entendit parler de Jésus et il Lui envoya quelques anciens des Juifs pour Lui demander de venir guérir son esclave » (Luc 7, 3). L'humilité du centurion se voit dans sa retenu de venir en personne à Jésus pour adresser sa demande en faveur de son serviteur: «Seigneur, ne prends pas tant de peine, car je ne suis pas digne que Tu entres sous mon toit. C'est aussi pour cela que je n’ai pas jugé bon d'aller en personne vers Toi. Mais dis un mot et mon serviteur sera guéri » (Luc 7, 6-7).
Le centurion n'est pas un homme ordinaire qui vient avec une simple et noble pétition. Le centurion est aussi un homme de l'action que nous voyons non seulement dans l'attitude compatissante que sa pétition révèle, mais aussi dans les témoignages portés par d'autres sur ses actes: «Ils arrivèrent vers Jésus et le supplièrent avec insistance, disant: ‘Il mérite que tu lui accordes cela, car il aime notre nation et c'est lui qui a fait construire notre synagogue’» (Luc 7, 4-5). La foi et la vie du centurion sont le témoignage d'une vie exemplaire au service du prochain et dédié à l’adoration de Dieu. Il a un bon témoignage de la communauté juive des croyants. Bien que n'étant pas directement impliqué et n'appartenant pas directement à la communauté, nous trouvons ici le centurion comme un homme fidèle, compatissant, gentil, humble et agissant.
De plus, selon le témoignage des anciens du peuple juif, le centurion construit un lieu de culte pour Dieu: « Pour louer davantage le centurion - dit St. Maxime de Turin - les Juifs ont dit au Seigneur: ‘Il est juste de l'aider, car il aime notre peuple, car lui-même nous a construits une synagogue.’ Si quelqu'un qui a construit un lieu où le Christ n’est pas toujours réconnu est visité avec la miséricorde céleste, combien plus est celui qui a construit une lieu où le Christ est prêché quotidiennement! Le Seigneur n'a pas approuvé l'œuvre accomplie par le centurion, mais l'esprit dans lequel il l'a accompli. S'il avait ardemment construit une synagogue à une époque où il n'y avait pas encore de chrétiens, il est entendu qu'il aurait construit une église avec encore plus de zèle s'il y avait eu des chrétiens. Il prêche toujours le Christ, même s'il construit une synagogue.»[3]
Le geste et l'attitude du centurion montrent son désir de rapprocher les gens de Dieu. Le centurion par sa grande foi prouve qu'il a en lui l'Esprit de Dieu et que cette présence se manifeste aussi à l'extérieur dans l’agir, c’est-à-dire la construction d’une synagogue. Le centurion devient un missionnaire de Dieu grâce à son travail de fournir un lieu de culte pour que les gens qui veulent se rassembler autour de Dieu.
Nous découvrons également dans le centurion un homme d'une grande qualité humaine et d'une grande sensibilité spirituelle, bien qu'étranger au peuple juif. C'est une preuve supplémentaire pour comprendre que l'œuvre invisible de Dieu par la grâce du Saint-Esprit dans le cœur et la conscience de tous ceux qui L’accueille, est invisible, illimitée et réelle, étant faite selon l'omniscience, la sagesse et l'amour de Dieu et non pas selon notre raison humaine.
« Combien grand est le signe de l'humilité divine – dit St. Ambroise de Milan - que le Seigneur des cieux ne dédaigne nullement de rendre visite au serviteur du centurion! La foi se révèle dans les actes, mais l'humanité est plus active dans la compassion. Certes, Il n'a pas agi de cette façon parce qu'il ne pouvait pas guérir en son absence, mais afin de vous donner une forme d'humilité pour l'imitation, Il a enseigné la nécessité d'en donner également aux petits comme aux grands. Dans un autre endroit, il dit au dirigeant: ‘Va, ton fils vit’ (Jean 4, 50), afin que tu connaisses à la fois le pouvoir de la Divinité et la grâce de l'humilité. Dans ce cas, Il a refusé d'aller voir le fils du souverain, de peur qu'Il ne semble avoir eu le respect des richesses. Dans ce cas, Il est allé Lui-même de peur qu'Il ne semble avoir méprisé le rang humble du serviteur du centurion. Nous tous, esclaves et libres, sommes un en Christ. (Gal. 3, 28 / Col. 3, 11) »[4]
Lors de cette rencontre et plus tard dans la guérison du serviteur St. Ambroise souligne deux choses importantes. La première est la découverte de l'humilité comme grande qualité divine de Dieu qui, à travers son Fils, montre qu'Il ne prend pas en compte l'échelle sociale pour faire le bien. Dieu montre que l'humilité est la chose la plus importante dont l'homme a besoin pour surmonter sa distance de Dieu, qui a commencé avec le premier Adam par le péché. Le Christ révèle également son côté humain par la compassion pour la souffrance du serviteur. St. Ambroise note une deuxième chose. Le Christ a une même attitude envers les petits et les grands. Pourquoi ça? Parce que Dieu veut que nous soyons tous un, une seule Église en Christ, comme le dit St. Paul. Le miracle de la guérison du serviteur du centurion montre le besoin de vertus telles que l'humilité, la compassion, la foi, etc. nécessaire à celui qui veut marcher dans le chemin de Dieu mais révèle également la vision de l'unité de l'humanité que Dieu a toujours envisagée depuis la création de l'homme.
Cependant, tout ce voyage ne peut pas se faire sans l'implication directe de l'homme à travers la foi et le libre arbitre. « Puis Jésus dit à l’officier: ‘Vas-y, qu’il advienne conformément à ta foi.’ Et au moment même le serviteur fut guéri » (Matthieu 8, 13). L'importance de la foi est décisive dans tout ce qui se passe. Elle montre le désir et la volonté de l'homme d'être présent dans l'œuvre de Dieu.
« Il n'y a pas de coercition avec Dieu – dit St. Irénée de Lyon. Il a eu continuellement une bonne volonté envers nous. Il donne des conseils fiables aux humains et aux anges (qui sont aussi des êtres rationnels), auxquels Il a donné le pouvoir de choisir. Ceux qui obéissent possèdent donc ce qui est bon librement et justement. Elle est donnée par Dieu mais est préservée par eux-mêmes… L'esprit humain possède le libre arbitre, à l'image duquel l'humanité a été créée. Il conseille à l'humanité de se tenir fermement au bien et ainsi être sensible à Dieu. Cela ne concerne pas seulement les œuvres mais aussi la foi. Dieu a préservé la volonté humaine libre et sous sa propre maîtrise de soi… comme le montre la parole de Jésus au centurion: ‘Allez. Qu'il t’advienne selon ce que tu a cru.’ »[5] St. Irénée montre que le dialogue et la réponse concrète que le Christ donne à la demande du centurion révèle le don précieux que Dieu donne à l'homme et la façon dont ce don fait ressembler l’homme à son Créateur par le libre arbitre. Dieu a créé l'humanité par Sa volonté libre enracinée dans l’amour pour la faire participer à Sa joie et à Sa générosité, à une vie sans limite, à l'infinité de la vie intra-trinitaire. Dieu, dans son infinie liberté, voulait que cette vie soit partagée à travers la grâce avec d'autres créatures - les anges et les hommes - qui pouvaient se réjouir tout comme Dieu et ainsi monter vers Lui, s'approcher intérieurement de Lui et entrer dans cette vie divine pour la restauration, la rédemption et le salut. Dieu est le bon conseiller car Il sait qu'il y a aussi le chuchotement du malin qui est entré dans la création et a modifié le chemin des décisions de l'homme par la tentation, a glissé le doute, a imaginé des fausses prémisses pour une vie et des voies qui ne sont pas propres à l'homme naturel.
Comme nous l'avons vu, dans le cas de la rencontre du Christ Sauveur avec le centurion et dans le miracle de la guérison de son serviteur, l'humilité est la qualité la plus précieuse pour aborder, comprendre, manifester miséricorde et éventuellement trouver une solution à tout problème. A l'humilité s'ajoute le libre arbitre qui vous élève vers la noblesse et la dignité du fils de Dieu. Sans le libre arbitre, l'homme ne ressent pas à la fois la noblesse et la liberté de choix, ni le sens de la responsabilité et de l'engagement concret d'une voie qu'il découvrira comme la vraie et la naturelle qui restaure la joie, la paix, la sérénité, la clarté et l’assurance d’une vie dont la finalité a déjà été accomplie par le Fils de Dieu en tant que précurseur.
† Ioan Casian
[1] St. Augustin. Homélie 62.1 en Thomas C. Oden (ed.). Commentaires chrétiennes anciennes sur l’Écriture Sainte (Nouveau Testament Ia/ Matthieu 1-13) Ed. InterVarsity Press 2001: Downers Grove, Illinois, États-Unis, p. 161 col.2
[2] Theodore de Mopsuestia. Fragment 41A en Thomas C. Oden (ed.). Commentaires chrétiennes anciennes … p 162 col.1/2
[3] St. Maxim de Turin. Homélie 87.1 en Thomas C. Oden (ed.). Commentaires chrétiennes anciennes sur l’Écriture Sainte (Nouveau Testament III/ Luc) Ed. InterVarsity Press 2003 : Downers Grove, Illinois, États-Unis, p 115-116 col.2/1
[4] St. Ambroise de Milan. Exposition de l'Évangile de Luc 5.84 en Thomas C. Oden (ed.). Commentaires chrétiennes anciennes … (Nouveau Testament Ia/ Matthieu 1-13) … p 116 col.2
[5] St. Irénée de Lyon. Contre les hérésies 3.37.1, 4-5 en Thomas C. Oden (ed.). Commentaires chrétiennes anciennes … (Nouveau Testament Ia/ Matthieu 1-13) … p 163 col. 2








