Le Carême des Saints Apôtres Pierre et Paul
– le caractère spirituel-ascétique et apostolique de l’Église –
– réflexions à partir de quelques textes du St. Père Confesseur Dumitru Stăniloae –
L’année liturgique est divisée en plusieurs périodes, certaines dédiées à la joie des fêtes, d’autres au pèlerinage à travers les dimanches et les jours ordinaires de la semaine, et d’autres encore aux temps où le chrétien s’applique plus attentivement et assidûment à sa vie intérieure, spirituelle, mais aussi à son extérieur corporel. Les périodes de jeûne dans l’année ecclésiastique sont de tels moments – consacrés de manière particulière à la sobriété spirituelle, à la vigilance intérieure, à l’examen profond de conscience et à la manière d’être dans l’Église et dans la société.
Le St. Père Confesseur Dumitru Stăniloae nous dit :
« Un théologien célèbre de notre temps écrit quelque part que nous portons tous un masque, à tel point que nous ne connaissons plus notre vrai visage, nous ne nous voyons plus tels que nous sommes. Nous portons ce masque sans même nous en rendre compte (...). C’est justement pour cette œuvre de dévoilement que l’Église a institué les temps de jeûne et de pénitence (...). »[1]
Le jeûne est un moment de redécouverte de notre propre visage – de l’image de Dieu avec laquelle nous avons été créés à la naissance. C’est l’image du premier Adam, créé par Dieu sans péché, qui devait croître vers la ressemblance divine à travers la foi et la participation à la grâce. Mais le péché a entraîné la déformation et la déviation de cette croissance verticale et saine devant Dieu, par la désobéissance, le péché et la passion.
Le jeûne, comme le dit St. Basile le Grand, est une condition paradisiaque.[2] C’est un état naturel, né du commandement de Dieu :
« Le Seigneur Dieu donna ce commandement à l’homme : “Tu peux manger de tous les arbres du jardin ; mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas ; car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement” » (Genèse 2, 16–17).
La non-observance du jeûne par Adam, fruit de la désobéissance, entraîne la perte de la vision de Dieu et la peur et la honte face à sa nudité.
Ainsi, revenir à la condition de jeûne, à l’écoute de la parole de Dieu et à l’ascèse qui en découle, signifie ôter le masque qui a couvert l’image de Dieu en nous jusqu’à l’asphyxie et à l’aveuglement de la vie spirituelle.
Que signifie cet aveuglement ?
« Cette réalité que nous ne voyons pas, dont nous n’avons aucune idée dans la vie courante – dit St. Dumitru Stăniloae –, c’est notre souillure dans le péché, jusqu’au cou. Ce n’est que lorsque nous voyons cette souillure, cette laideur morale, cette petitesse systématique, que nous pouvons voir Dieu. Car tant que nous portons un masque, nous ne pouvons pas Le voir. Et inversement, ce n’est que lorsque nous voyons Dieu que nous voyons aussi notre véritable visage actuel. À l’approche de Dieu, à Sa vue – qu’il faut mendier ardemment – le masque tombe. »[3]
Le péché empêche la vision de Dieu, car il produit un éloignement spirituel et une cécité intérieure – la perte de la contemplation, de la vision « face à face » avec Dieu. Ce qui est encore plus inquiétant, selon le St. Dumitru Stăniloae, c’est que l’homme devient inconscient de sa propre condition. Sa vie quotidienne est si profondément marquée par le péché et les passions qu’il oublie qu’il est une créature faite à l’image de Dieu. Seule l’élimination de cette « souillure, de cette laideur morale et de cette petitesse systématique » permet à l’homme de retrouver la capacité de voir Dieu. Le masque du péché nous empêche de Le voir. Et ce n’est qu’en Le voyant que nous retrouvons notre vrai visage, donné par Lui.
L’homme ne se voit vraiment que lorsqu’il recouvre sa liberté :
« Ce n’est qu’à ce moment-là que l’homme a véritablement retrouvé sa liberté – dit St. Dumitru Stăniloae. Ce n’est qu’alors, libéré des choses matérielles, qu’il peut contempler sérieusement son image créée depuis des profondeurs encore peu claires. »[4]
Le rapprochement de Dieu, qui s’opère spécialement dans l’Église à travers son œuvre sanctifiante – par la Divine Liturgie, les Saints Sacrements et les autres bénédictions – nous aide à ôter le masque qui nous empêche de contempler Dieu et de voir notre véritable nature humaine.
Quelle est la spécificité du jeûne des Saints Apôtres Pierre et Paul par rapport aux autres périodes de jeûne ?
« Les Apôtres furent le premier groupe d’hommes à croire en Christ et à témoigner de Sa Résurrection, donc de Sa divinité – dit St. Dumitru Stăniloae. (...) Les Apôtres n’ont pas parlé d’eux-mêmes, mais de Christ. Ils n’ont pas pris d’eux-mêmes cette mission, mais l’ont reçue du Christ. L’Église est fondée sur leur foi, leur témoignage, leur parole sur le Christ, et leur don total pour Le faire connaître. »[5]
La vocation des Saints Apôtres est unique – ils ont connu le Christ dans la chair. Ils ont été les premiers à croire en Lui comme Fils de Dieu et à témoigner de Sa Résurrection. Ils ont reçu leur mission directement de Dieu. Dans la Seconde Épître aux Corinthiens, St. Paul écrit :
« C’est pourquoi je vous déclare que nul, parlant par l’Esprit de Dieu, ne dit: “Jésus est anathème!”, et que nul ne peut dire : “Jésus est Seigneur !” si ce n’est par le Saint-Esprit » (1 Corinthiens 12, 3). Et dans l’Évangile selon St. Matthieu, Jésus dit à Pierre: « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais Mon Père qui est dans les cieux » (Matthieu 16, 17).
Nous voyons ici que la vocation apostolique transmise à l’Église contient deux éléments essentiels: (1) nul ne peut proclamer le Christ comme Fils de Dieu s’il n’a pas l’Esprit Saint; (2) l’Église est fondée sur la révélation divine sur la divinité de Jésus-Christ.
Le caractère apostolique de l’Église rappelle qu’elle n’est pas simplement une institution humaine, bien qu’elle soit composée de personnes. Elle possède aussi une dimension divine : la présence de la grâce, qui l’inspire et accompli son œuvre.
Les Apôtres forment la première communauté concrète qui a reconnu le Christ comme Fils de Dieu, L’a adoré et a témoigné de Lui. C’est pourquoi l’Église est, reste et continuera à être apostolique, car elle doit rester fidèle au témoignage qu’elle a reçu des Apôtres. Le témoignage de l'Église, passé, présent et futur, s'appuie sur la parole des Saints Apôtres. Il perdure dans l'Église jusqu'à la fin des temps.
« (...) Les Apôtres comme fondement révèlent le Christ comme fondement ultime – dit St. Dumitru Stăniloae. Ce n’est qu’à travers eux que le Christ place une véritable fondation à l’Église. Ils désignent le Christ comme la pierre angulaire ; (...) L’Église est apostolique parce que c’est par les Apôtres qu’elle connaît le Christ pleinement et authentiquement, recevant d’eux la foi en Lui et la certitude de Sa Résurrection. »[6]
Que signifie cette présence apostolique dans l’Église ?
La foi et l’enseignement sur l’œuvre salvifique de Jésus-Christ ont été conservés dans l’Église par l’œuvre du Saint-Esprit dans le cadre de la succession apostolique.
« Ces deux éléments ont été conservés dans son existence historique (Église -n.n.) – dit encore St. Dumitru Stăniloae – l’Église se maintenant elle-même par la succession apostolique de l’épiscopat en communion, ou par la grâce du Saint-Esprit reçue par les Apôtres à la Pentecôte et transmise aux évêques, puis aux prêtres et aux fidèles. »[7]
L’action du Saint-Esprit soutient et renouvelle la foi et l’enseignement de l’Église à travers les âges. Elle est une présence permanente qui renouvelle l’humanité et la création.
La présentation apostolique de la Personne et de l’œuvre du Christ reste normative pour tous les temps.[8] « La présentation apostolique du Christ et de Son œuvre – dit St. Dumitru Stăniloae – demeure la base permanente et inaltérable de la foi et de l’enseignement de l’Église, parce qu’elle est la plus fidèle. (...) Les Apôtres transmettent leur vision directe de l’infinité divine de Sa Personne et de Son humanité unique. Aucune formulation ultérieure au cours de l'histoire de l'Église ne pourra surpasser l’expression apostolique de cette infinité et sa vision apostolique authentique. »[9] Les Saints Apôtres demeurent les témoins directs et les plus proches temporellement du Fils de Dieu incarné, mais aussi ceux qui rendent et témoignent le plus authentiquement de ce qui a été révélé par et sur le Christ Fils de Dieu. Leur confession et leur connaissance du Christ sont constitutives de l'Église de tous les temps.
« La succession de la grâce est conditionnée par la continuité de l’enseignement, mais cette grâce, transmise par la succession apostolique, garantit à son tour la fidélité à l’enseignement des Apôtres – dit St. Dumitru Stăniloae. (...) L’Église est ainsi apostolique par l’héritage de la foi, de l’enseignement et de la grâce reçus des Apôtres, les premiers à les recevoir du Christ par le Saint-Esprit. (…) L’apostolicité de l’Église unit l’histoire au présent. Nous entrons en lien avec le Christ vivant aujourd’hui. Son Esprit, Sa grâce, descend encore aujourd’hui d’en haut, à chaque baptême, dans une Pentecôte continue. »[10]
Pour qu’une Église demeure apostolique, elle a besoin de trois éléments essentiels: (1) la présence de la foi vivante dans la communauté des croyants, donc dans l’Église; (2) la proclamation de la vraie foi, conforme à celle reçue des Saints Apôtres; (3) la présence de la grâce du Saint-Esprit, vivante et agissante depuis la Pentecôte jusqu’à aujourd’hui et pour toujours.
Dans l’Église véritable, il existe une continuité de la foi authentique, de l’enseignement véritable et de la présence active du Saint-Esprit. La Pentecôte devient, par l’action divine et la succession apostolique, une présence continue. C’est cela l’Église véritable: « l’Église du Dieu vivant, colonne et pilier de la vérité » (1 Timothée 3, 15).
Le jeûne des Saints Apôtres Pierre et Paul est un rappel et une actualisation du caractère spirituel, ascétique et apostolique de l’Église. Cela signifie fidélité dans la foi et dans la prédication, ainsi que présence vivante et vivifiante de Dieu dans l'Esprit Saint.
Ce jeûne est une occasion supplémentaire, au cœur d’une société de plus en plus sécularisée, d’apporter l’espérance ascétique de la foi en Dieu, de parler de la véritable identité et de la véritable image que Dieu offre à chacun de nous dans chaque génération, et qu’Il attend que nous accomplissions par la vocation de ressemblance avec Lui.
Le jeûne est un temps de témoignage de nos valeurs chrétiennes : l’amour, la bonté, la patience, l’indulgence, la charité, le pardon, etc. Toutes ces vertus font partie du vêtement avec lequel Dieu attend que nous nous revêtions, et à travers lequel nous nous conformerons de plus en plus à Son Fils, notre Sauveur Jésus-Christ.
Le jeûne est également un temps pour approfondir notre expérience dans l’Esprit Saint. Celle-ci nous donnera force et audace pour avancer dans un monde marqué par le désordre, la violence, le mensonge et la soif de pouvoir. L’expérience de l’action de l’Esprit Saint dans notre vie fera de nous une cité imprenable – personnellement ou en tant que communauté.
Saint Paul dit : « Il y a diversité de dons, mais un même Esprit ; diversité de ministères, mais un même Seigneur ; diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous » (1 Corinthiens 12, 4-6). C’est l’action de l’Esprit Saint qui ordonne tout dans l’Église et qui rassemble tout dans l’unité du même Seigneur et Dieu.
Que le jeûne des Saints Apôtres Pierre et Paul soit un temps d’approfondissement de la contemplation et de la vie apostolique au sein de notre Église et de notre société.
† Ioan Casian
Évêque orthodoxe roumain du Canada
Carême des Saints Apôtres Pierre et Paul, 2025
[1] Temps de jeûne et de repentance en Dumitru Stăniloae. Culture et spiritualité (Œuvres complètes 2). Éd. Basilica, Bucarest 2012, p. 46.
[2] “Le jeûne est aussi vieux que l'humanité : il a été légiféré au paradis. C'était le premier commandement reçu par Adam.” En St. Basile le Grande. Sur le jeûne et les fêtes. Maison d’Edition: St. Vladimir’s Seminary Press, Yonkers, New York 2013, p. 57
[3] Ibidem
[4] Ibidem p. 47
[5] Rév. Prof. Dumitru Stăniloae. Théologie dogmatique (vol. 2 / 3e éd.). EIBMBOR, Bucarest 2003, p. 301
[6] Idem p. 303
[7] Ibidem
[8] Idem p. 306
[9] Idem p. 306-307
[10] Idem p. 308-309








